Marianne Tricot et Olympe de Gê : interview

Date
04 October 2026
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Marianne Tricot et Olympe de Gê : interview

Porno ou pas porno, est-ce la question ?

Réjouissances, de Marianne Tricot, se présente comme une série de petits formats de peintures à l'huile, représentant des scènes de sexe, dites images d'amour, ou plus simplement des moments d'intimité. Au départ, Marianne trouve de tout petits cadres en brocante. De là est née l'envie de représenter de montrer de l'intime et des personnes faisant l'amour. 

 

 

Pourquoi choisir de représenter des scènes de sexe ? Quels sont les choix artistiques et les ambitions derrière ce geste ? Discussion entre Marianne Tricot et Olympe de Gê, essayiste et réalisatrice de contenus pornos féministes, autour des questions qui se posent lorsque l’on montre le plaisir. 

Olympe de Gê

En découvrant tes images, j’ai été frappée par ce flou qui caractérise tes scènes de sexe et qui trouble les genres. Et puis, à mesure que je les regardais, l’enchaînement de toutes ces positions, la multitude de ces corps m’a fait me dire : mais c’est de la pornographie ! D’où t’est venue l’idée de réaliser ta série Réjouissances ? 


Marianne Tricot 

J’ai moi-même été surprise de constater que ce livre pouvait être qualifié de pornographique. Je n’ai pas du tout décidé de faire de la pornographie à l’époque, ni anticipé le fait que cette question allait être soulevée en rassemblant ces images dans une édition. J’ai commencé cette série en 2022. J’avais trouvé des cadres minuscules en brocante, qui avaient dû abriter des photos de famille. Ils ont traîné un moment dans mon atelier, je ne savais pas quoi en faire. Quand je m’en suis emparé, j’ai eu envie de mettre ce petit format à profit. J’aimais l’idée qu’il faille s’approcher pour voir ce qui était représenté… J’ai eu envie de montrer de l’intime, de là est venue l’idée de représenter des scènes de sexe.


O. G. 

Comment sont fabriquées les images de ta série ?


M. T.

Je pars d’images pornographiques. Je fais un dessin préparatoire, sur un calque qui me sert de base. A partir de là, j’ai des formes que je vais reporter sur une feuille. Ces formes, je vais les découper et les travailler aux pastels à l’huile. Grâce à ce procédé qui mêle découpage, collage et pastel, je sors d’une représentation trop lisse pour aller vers quelque chose de brut et de non réaliste.


O. G. 

Ça a quelque chose d’amusant !


M. T.

Oui ! J’ai réalisé ces petites peintures dans une grande jubilation. Je les ai au départ pensées comme des vignettes individuelles, qui auraient été isolées au mur. Le petit format me semblait adapté pour un sujet qui peut déranger. Je n’avais pas envie d’obliger les gens à les regarder. Dans un livre, la lecture des images les unes à la suite des autres raconte autre chose.


O. G. 

Ce procédé – le fait de s’approcher de l’image ou pas, de pouvoir choisir de se reculer et de s’en détacher, me renvoie à ma réflexion sur le consentement. Quand j’ai réalisé du porno féministe, je trouvais important que mes films soient protégés par un paywall [péage numérique, ndlr]. Je voulais que l’on regarde mes films en l’ayant activement choisi. J’aimais à penser que les personnes qui allaient voir mes films étaient dans une démarche réfléchie, avec une conscience des idées que mes films portaient. Le fait de payer pour voir mon porno signifiait que les spectateurices se rendaient aussi compte que le travail du sexe est un travail – qui demande des moyens humains, financiers, créatifs et implique des valeurs.


M. T. 

Tu attends une forme d’engagement de la part des gens qui regardent tes films ?


O. G.

Je pense, oui. Je mets beaucoup de moi dans mes films : ma créativité, mon imaginaire, mais aussi mon corps et la sincérité de mon plaisir. J’ai envie que les spectateurices partagent des valeurs avec moi. Tes vignettes sont un peu paradoxales : elles sont à la fois très explicites, tout en ne montrant aucun détail. On y distingue des corps, mais rarement des sexes ou des seins, et jamais d’expression sur les visages. Quand on voit un sexe, on ne sait pas trop si c’est un phallus ou une vulve ! Nous priver de ces informations est une façon pour toi de critiquer la pornographie ? Car on se rend compte qu’elles ne sont finalement pas du tout nécessaires à la représentation du plaisir !


M. T. 

Oui, les scènes sont clairement identifiables même si les corps n’ont pas de visages. On ne peut pas non plus toujours leur donner un genre. Il s’agit plutôt d’un choix pictural, d’une volonté de simplifier les formes. À cette échelle, le traitement de la matière du pastel m’intéresse car il n’autorise pas de s’attarder sur les détails mais plutôt sur les volumes et la lumière. J’ai aussi volontairement choisi de m’éloigner des corps pour qu’ils soient vus entiers, là où le porno les morcelle en les filmant en plans très rapprochés. Je me demandais, justement : dans tes réalisations pornographiques, est-ce que tu avais en amont une intention de filmer certaines parties du corps ? Avais-tu des cadrages en tête, une idée de la distance avec la scène ?


O. G. 

J’ai réalisé un film, Don’t Call me a Dick [2017, produit par Erika Lust], avec de très gros plans sur les zones génitales. Je voulais capter tous les micro signes de plaisir sur les sexes, mais aussi sur la peau, les poils, le visage. Je souhaitais montrer la beauté en allant au plus près, amener le regard là où il ne va pas. J’ai par exemple filmé une éjaculation féminine avec un ralenti à mille images par seconde et un éclairage ultra puissant. On aurait dit une pluie de diamants ! Pour moi, tous ces micro-mouvements deviennent des témoins du plaisir et de l’émotion.


M. T.

Dans mes images, il y a plutôt un dézoom. Les corps et le décor sont traités graphiquement de la même façon. Ces ressentis passent par l’ambiance générale de la scène, dans l’action représentée. L’application du pastel par des gestes vifs peut autant apporter un effet de vibration dans les corps qu’un mouvement d’air dans les rideaux. L’utilisation d’une couleur peut traduire la chaleur d’un visage. C’est aussi la composition colorée dans son ensemble qui donne son intensité ou sa douceur à la scène.



O. G.  

Oui, c’est exactement ça, on y sent l’énergie, le vertige du sexe, malgré le format tout petit ! Les films porno que j’ai tournés étaient alternatifs et féministes, mais ils s’inscrivaient aussi dans un circuit commercial. Ça impliquait un nombre imposé de scènes de pénétration, dont je me serais bien affranchie ! Pour des raisons liées au confort d’un acteur, on a dû simuler l’une de ces scènes dans ma première réalisation, The Bitchhiker [2016, produit par Erika Lust]. Et finalement, exactement comme tu le dis, j’ai pu mettre en avant la tension érotique entre les personnages, leur plaisir – avec des effets un peu psychédéliques, qui rappelaient le film Easy Rider de Dennis Hopper. Les idées les plus créatives sont venues en manipulant des objets anciens, comme avec tes cadres trouvés en brocante. Nous avions des coupes en verre gravé qui, placées devant l’objectif, créaient un effet kaléidoscopique. Une manière de donner à voir le plaisir et l’ivresse.


M. T.

Tu joues dans The Bitchhiker. Quel rapport tu as eu « face au monde », sur le fait de faire de la pornographie ?


O. G.  

D’abord, une grande fierté, de m’affirmer comme femme sujet de désir. J’ai éprouvé beaucoup de joie à communiquer cette fierté à d’autres femmes. Oser tout cela m’a donné confiance en moi à cette période ! Des ambivalences sont aussi apparues. Le porno est à mes yeux un produit culturel comme un autre. C’est simplement s’attacher à montrer le sexe non simulé. On peut le faire de façon incarnée, personnelle ou non. Rapidement, des spectateurs m’ont parlé de leur excitation (ou non) devant mes films. Je me doute bien que les gens peuvent choisir de se masturber quand ils visionnent du porno, mais je n’avais pas envie de parler de leur vie sexuelle avec eux ! As-tu pensé à la manière dont allaient réagir les gens devant tes vignettes ?


M. T. 

S’il y a bien une chose que je ne me suis pas demandé, c’est si elles allaient susciter ou non de l’excitation. Ce n’était pas du tout mon intention. En fait, je voulais même plutôt que l’on puisse ressentir tout autre chose devant des peintures qui représentent du sexe. J’avais envie qu’elles amènent au rire, à la rêverie ou à la discussion. Et d’ailleurs, même en allant chercher les captures d’écran sur les sites de X, je me suis retrouvée rapidement loin de toute notion d’excitation sexuelle. J’allais sur ces sites pour trouver les matériaux que je cherchais : ils devenaient des banques d’images utiles pour mettre en œuvre l’idée que j’avais en tête. Il n’y avait pas d’autres sujets pour moi autour de ces images, ce qui a pas mal interloqué les personnes autour de moi et suscité beaucoup de discussions.

 


O. G. 

Qu’est-ce qui t’a amenée à titre personnel – si tu souhaites en parler – à réaliser Réjouissances ?


M. T. 

Cette envie de représenter des scènes de sexe est arrivée dans un moment de ma vie où j’avais besoin de voir ce sujet représenté autrement que par des images très réalistes ou descriptives. Ma production s’est mise en phase avec ma curiosité sur ce sujet, avec mes réflexions personnelles, mes discussions avec mes ami·es, mes lectures... C’était pour moi un sujet évident, un sujet comme un autre ! C’est au fil de la fabrication de la série que j’ai réalisé que ce sentiment d’évidence n’était pas partagé par tout le monde. Que créer des images à partir de captures d’écran de site porno pouvait troubler. Quand une femme parle de porno, j’ai l’impression qu’on s’attend à ce que ce soit forcément pour le dénoncer. Ma démarche interloquait, ou du moins, elle n’était pas habituelle. Avec le recul, je m’aperçois que de m’être emparé des images du X avec mon langage plastique peut être vu comme une forme de réappropriation de la pornographie, d’un contenu initialement fait par des hommes pour des hommes.


O. G.

Nous avons probablement ça en commun : une démarche créative presque instinctive à l’origine, qui se révèle politique ! Il y a si peu de représentations du sexe créées par des femmes, les faire exister est un acte fort. Comment aimerais-tu que les lecteurices perçoivent tes images ?


M. T.

J’aimerais que ces peintures apportent de la joie ! Ce travail résulte aussi de la nécessité de fabriquer d’autres types d’images qui abordent le sexe de manière plus tendre et malicieuse. J’aimerais, pourquoi pas, que Réjouissances puisse ouvrir des discussions, même avec des plus jeunes, afin d’aborder des questions d’éducation sexuelle et émotionnelle. Ce serait beau que des peintures puissent faire réfléchir collectivement à des questions intimes importantes qui nous traversent une grande partie de la vie.


Propos recueillis par Stephanie Estournet