Zephir : entretien
Pour accompagner la sortie du livre, nous avons parlé avec Zéphir de sa relation au voyage, de ce qui l’a conduit à développer l’univers de Calentura, pays imaginaire. Voici l'entretien complet :
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Peux-tu nous parler du contexte de création de Calentura ? Quelles ont été les étapes ? Comment as-tu choisi ce titre ?
Le livre est d’abord venu par l’écriture. J’ai commencé par rédiger de courts textes qui décrivaient une réalité où la nature, les phénomènes et les interactions entre les êtres sont régis par des lois poétiques plutôt que physiques. L’idée que ces séquences parlaient d’un même pays est venue ensuite. Je n’arrive pas à me rappeler dans quel livre je suis tombé sur un mot que j’ignorais : « Calenture ». Je l’ai trouvé très beau ; d’autant plus en apprenant sa définition : « Délire furieux observé chez les marins au moment de la traversée des zones tropicales et s’accompagnant d’un désir irrésistible de se jeter à la mer ». Ça faisait un nom idéal pour un pays imaginaire. Une fois ce cadre posé, le reste est venu assez vite. J’ai écrit la plupart des fragments dans le désordre. C’était une grande joie de me concentrer sur le travail d’écriture sans me soucier des images. Elles sont venues ensuite. Il m’a fallu retravailler l’ensemble des textes lors du découpage des séquences. J’ai envisagé la réalisation même du livre comme une forme d’exploration. En laissant une très grande part à l’improvisation, je voulais que les séquences apparaissent de la même manière qu’une journée se déroule lors d’un voyage où rien n’est prévu. Les parties peintures ont été faites en dernier, durant une résidence qui a duré deux mois.
Tu ouvres le livre avec une citation de Michaux qui suggère l’idée de se délester pendant le voyage. Peux-tu nous donner ta définition d’un voyage ?
Oui, le livre doit beaucoup à Michaux. Au pays de la magie et Voyage en Grande Garabagne sont des inspirations assez évidentes pour mon récit. Les aphorismes de Poteaux d’angle me reviennent aussi régulièrement en tête. En tentant de définir le voyage, on est presque assuré de le réduire à une petit partie de ce qu’il est. Je suis justement en train de lire Renoncer aux voyages de Julliette Morice. L’autrice y montre très bien la difficulté de définir un mot aussi insaisissable. J’aimerais bien ne pas être de ceux qui affirment savoir ce qu’est un véritable voyage. J’aimerais garder cette question vivante, ouverte.
Mais si je devais proposer une piste pour une réponse, qui ne concerne que moi, je dirais qu’un voyage touche à ce qui défait le « je ». Je crois qu’un voyage n’est ni une question de distance parcourue, ni une question d’expérience vécue, mais relève plutôt d’un art de l’écoute. Qu’il traite d’un déplacement, du corps ou de l’esprit, qui mène à se défaire des idées fausses sur soi et sur le monde.
C’est ainsi que je comprends la citation de Michaux qui ouvre le livre : « Non, non, pas acquérir. Voyager pour t’appauvrir, voilà ce dont tu as besoin. »
Le narrateur a une posture très contemplative, ou plutôt spectatrice - face à ce qu’il traverse pendant son voyage. Est-ce une bonne manière de vivre l’expérience du voyage ?
Je me suis beaucoup demandé pourquoi le récit ne disait pratiquement rien de qui le raconte et ne montrait pas plus d’échanges entre le narrateur et les gens croisés en chemin. C’est peut-être une forme de fantasme : un voyage sans voyageur. Souvent je me demande : « comment serait cette scène si je n’étais pas là pour la regarder ? ». Je crois que j’ai fait en sorte que le narrateur soit le moins présent possible pour que le pays entier devienne le personnage principal. Comme si l’effacement du voyageur per- mettait la révélation d’une réalité brute, sans le filtre des opinions et du bagage de l’individu.
Je trouve qu’il y a dans cette impossibilité – décrire le monde d’un point de vue non situé, en ne parlant de nulle part et à partir de rien – une source féconde d’histoires. Peut-être que j’ai aussi voulu m’éloigner de ces écrits de voyage où l’on sent que l’auteur envisage le monde comme un décor dans lequel se raconter. J’ai l’impression que pour beaucoup de voyageurs le monde entier n’est qu’une scène destinée à les accueillir. C’est je crois quelque chose qu’on peut facilement prouver en voyage. Nicolas Bouvier dit quelque part être venu « tenir son rôle à temps » lorsque survient je ne sais quel événement. Cette approche n’est pas forcément à éviter, mais ce qui m’importait dans ce livre était de parler du pays Calentura et non de qui le traverse.
Quant à la manière de vivre l’expérience du voyage, c’est bien compliqué pour moi de répondre. Je pense qu’on passe à côté d’un voyage justement parce qu’on souhaite le vivre d’une certaine manière. Le voyage décide à la place du voyageur.
Calentura imagine d’autres manières de faire société. Si une idée du livre pouvait se concrétiser dans ton expérience du monde réel, laquelle choisirais-tu ?
Celle qui décrit le pays peuplé uniquement d’anonymes car toute personne qui deviendrait célèbre serait condamnée à l’exil. Ça impliquerait une forme d’égalité générale, la fin des hiérarchies et une refonte complète de nos systèmes de valeurs. Idéalement ça se ferait sans coercition ni châtiment.
On sent au fil du récit que tu explores l’ambivalence du lien entre l’individu et le groupe, entre fusion et contamination. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette porosité ?
Depuis mon retour de voyage il y a presque neuf ans, mon quotidien alterne entre de longues phases de solitude liées à la réalisation de mes livres et des semaines en collectif, souvent remuantes. J’essaye comme tout le monde de trouver la place juste entre ces deux nécessités : être seul et faire famille. Je pense que ces allers-retours ainsi que mon manque d’ancrage géographique font naître des questionnements qui se retrouvent dans ce que j’écris. Je sens comme chacun que l’époque nous impose de retrouver un sens du commun, un socialisme, sous peine d’une fragmentation toujours plus brutale entre les gens, les pays, le sol et ce qui le peuple. Comment façonner une société à partir d’une multiplicité d’individualités, quand tout est fait pour que l’individu soit conforté dans ses seules croyances ? Cette question en contient tellement d’autres et je ne pense pas que mon livre apporte le début d’une réponse. J’espère seulement que ces petits dispositifs poétiques mis en place dans les séquences abordent cette porosité sous un angle un peu neuf. Sur un autre plan, je suis fasciné par les écrits qui affirment que l’individu est une illusion, qu’il n’y a aucune entité fixe à l’intérieur de soi dont on pourrait dire : « c’est moi, voilà ce que je suis. » Selon cette perspective, Il n’y aurait qu’une seule Réalité qui s’expérimente à travers une multiplicité de points de vue. En ce sens, il n’y aurait ni individu ni groupe, ni intérieur ni extérieur, juste un surgissement qui s’actualiserait en permanence. Comment ce type d’enseignement peut colorer et transformer nos interactions est quelque chose qui m’intéresse beaucoup.
Calentura semble parfois dépeinte comme une société utopique, avec une alternance de propositions idéalistes et assez violentes, pourquoi avoir décrit un monde fictif dans ses potentiels dysfonctionnels ?
Utiliser la fiction pour proposer des futurs désirables et des pistes pour s’affranchir du système capitaliste me semble très important. J’ai une grande sympathie pour les auteur.ice.s qui s’y emploient, en SF ou dans d’autres registres. Seulement, je ne pense pas que mon travail s’inscrive dans ce genre de démarche. Le livre n’a pas pour ambition de proposer un modèle de société. Je voulais un pays qui soit, en un sens, réaliste ; qui, même s’il dépeint des phé- nomènes impossibles, traite des mêmes paradoxes que ceux que nous connais- sons. Je ne voulais pas d’un lieu idéal - où les humains auraient dénoué les nœuds de leurs affects – mais seulement aborder notre propre réalité sous une perspective poétique. Je vois la poésie comme une puissance qui met à jour les lignes invisibles qui sous-tendent les rapports ; elle opère une forme de dévoilement de ce qui se joue sous la surface des choses. L’évocation d’un pays imaginaire était un prétexte pour tenter de convoquer cette puissance.
Peut-on lire la «calenture » comme une disparition de l’égo ? Est-ce là une perte de soi nécessaire que tu suggères au fil du récit ?
Je ne l’avais pas pensé ainsi mais c’est une interprétation qui me plaît bien. Cette question de la perte de soi, de la nature et du rôle de l’égo m’intéresse énormément. Le gros de mes lectures tourne autour de ça. Je n’ai pas abordé l’écriture du livre en ayant l’idée de suggérer quelque chose, seulement d’aborder ce thème avec le prisme qui est le mien, de jouer avec cette question. C’est seulement maintenant que le livre est terminé que je constate à quel point le thème de la disparition de l’égo apparaît dans le récit.
Il y a quelque chose de l’ordre d'un chemin d’apprentissage ou d’un parcours initiatique pour le personnage que l’on suit : que doit-il apprendre ?
« Qu’est-ce que je fais là ? » C’est une question que je me suis posée presque tous les jours durant vingt-huit mois de voyage. Ça aurait aussi bien pu être : « que dois-je apprendre de tout ça ? » Il m’aura fallu ce voyage pour entrevoir que ce que l’on cherche profondément ne se trouve au bout d’aucune route, dans aucun pays, n’est contenu ni dans une relation, ni dans une situation, ni dans une expérience, même les plus radicales. Je crois que ce que l’on cherche, parfois sans le savoir, c’est être au monde sans le fardeau du moi. Aussi, Il m’aura fallu ce voyage pour constater que le voyage ne contient rien de plus essentiel que la vie quotidienne. C’est comme si le monde répétait sans cesse, au nomade comme au sédentaire : « tu es toi-même l’écran qui t’empêche de me voir ». Peut-être que c’est un peu de tout ça que le narrateur doit apprendre.
Beaucoup des expériences vécues par le personnage principal concernent des rituels mortuaires, d’où cela provient-il ?
On sait à quel point la façon dont les vivants traitent les morts permet d’en apprendre beaucoup sur un peuple et son pays. Ces rites étant des marqueurs fondamentaux pour comprendre une société, cela me semblait pertinent de les mettre en avant lors de la création de Calentura. D’un point de vue plus personnel, cela provient sans doute aussi du fait que, sans aucune fascination morbide, je pense régulièrement à la mort. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt différents textes parus sur le sujet ces dernières années : les livres de Vinciane Despret, les articles des revues Millecosmos et Jef Klak… Je pense que ces récits ont participé à faire naître les scènes de rituels mortuaires du livre.
Tu as décidé de faire intervenir d’autres artistes et proches, comment ont-ils participé concrètement ? Pourquoi ?
Je cherche de plus en plus à trouver des moyens de rendre collectives des pratiques comme l’écriture et le dessin qui sont le plus souvent solitaires. Ici, j’ai simplement proposé à des artistes que j’aime d’investir les pages d’une séquence en particulier. Comme je n’étais pas certain que mon idée allait fonctionner, je ne voulais pas demander à chacun·e de faire un dessin pour l’occasion ; j’ai préféré reprendre telle quelle une de leurs images qui collait à l’atmosphère du livre. J’ai été heureux de ne recevoir que des réponses positives. Ça m’a donné envie de poursuivre le dialogue dans un livre entièrement collectif, mais on verra ça plus tard. La séquence en question raconte que la seule chaîne de télé du pays diffuse en continu les rêves que font les citoyen·ne·s endormi·e·s. Les rêves étant peut-être ce qu’il y a de plus intime, ça m’a semblé juste qu’ils soient représentés à chaque fois avec un style différent. Peut-être que l’on peut dire que le rêve est au rêveur ce que le style est au dessinateur ? En tout cas, j’aimais bien cette analogie entre le rêve et le dessin. Aussi, je voulais que le livre puisse m’échapper un peu, l’étoffer avec d’autres approches graphiques.
Tu as choisi d’inclure au livre une série de peintures, pourquoi ? Quels sont leurs rôles dans le récit ?
Le récit étant assez chargé, tant au niveau du texte que du dessin, ça me semblait intéressant de lui donner du souffle en y incorporant de grandes images qui confinent à l’abstrait, où le trait disparaît sous la matière. C’était avant tout une question de rythme visuel au sein du récit. L’ensemble du livre est pensé comme une sorte de long poème : utiliser la peinture en contrepoint des séquences bd me paraissait pertinent. J’ai abordé cette série sans vision préalable, comme si le papier était un autre espace où voyager. Les planches sont peuplées de figures humaines, j’ai donc voulu les évacuer dans les parties peintures que j’ai envisagées plutôt comme des témoignages de sensations, d’impressions laissées par le souvenir de lieux, de couleurs, d’odeurs.
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